Le 26 août 1875, devant la nécessité de mettre à la disposition des troupes stationnées sur la cité bordelaise un champ de manœuvre militaire, la ville de Bordeaux propose à l’administration de la guerre le domaine de la chapelle du Bequet, situé sur le territoire de la commune de Villenave d’Ornon, ancien fief des Comtes d’Ornon, en bordure de la route de Toulouse. Sur ce domaine se trouvait un château à la bordelaise, édifié entre 1770 et 1775, appartenant à Mademoiselle Bosc ; outre une gentilhommière avec ses dépendances, le château se trouvait au sein d’un vaste parc d’agrément bordé à l’ouest par une étendue de graves plantée de vignes et partiellement boisée.

Le 27 novembre 1875, avec l’approbation du Ministre, une convention est passée entre l’État et la ville de Bordeaux ; cette convention précise entre autre que l’acquisition de cet immeuble est faite au nom et à la diligence de l’État ; de plus la ville s’engage à payer 150.000 francs sur les 250.000 francs demandés par la propriétaire Mademoiselle Bosc. L’État est déclaré seul propriétaire du domaine. L’acte de vente fut établi le même jour par devant Monsieur Pascal, Préfet de la Gironde, en présence du lieutenant-colonel Lamey, chef du Génie et du vicomte de Pelleport-Burette, maire de Bordeaux. Le domaine fut séparé en deux parts de surface à peu près égale ; d’un côté le vignoble qui sera rapidement aménagé, après arrachage des vignes, en champ de tir et en champ de manœuvre ; de l’autre côté le château ses annexes et son parc vont héberger divers corps de la garnison de Bordeaux.

De 1876 à 1879 les bâtiments existants sont utilisés pour le casernement de réservistes de différents corps de la garnison. De l’acquisition à 1885 un déboisement et un arrachage des vignes sont réalisés afin de permettre le déploiement des troupes dans le champ de manœuvres. En 1878 un stand de tir de 200 mètres de longueur est construit par les militaires ; il sera abandonné à cause des réclamations des voisins, et le 14 juin 1881 le 6ième Hussard le transforme en carrière.

En 1880, le domaine est remis au Service de Santé, sur sa demande afin d’y construire un hôpital temporaire. Le 13 octobre 1882, cet hôpital devient l’Hôpital annexe du Bequet, lequel vient renforcer l’Hôpital Militaire Saint-Nicolas construit de 1843 à 1845 dans le centre de Bordeaux. Jusqu’en 1920, cet hôpital annexe aura pour vocation le traitement des tuberculeux.

De 1880 à 1886 est réalisé l’aménagement des différents bâtiments : transformation des pièces du château en salles d’hôpital, construction de locaux provisoires dans le parc afin d’augmenter sa capacité d’accueil. En 1885, l’Etat loua à la ville de Bordeaux une parcelle de 64 ares, située sur le point déclive sud-est du domaine, afin que puisse y être construite une usine d’amenée et d’épuration des eaux. Dès 1886 le Ministre fit étudier l’installation au Bequet du matériel du Service de Santé entreposé à Bayonne. En 1887, la portion centrale de la 18ième section d’infirmiers de Bayonne est transférée au Bequet. En 1889 est créé un parc vaccinogène. Les infirmiers seront installés en 1891 dans les ailes, actuellement détruites, du château. En 1897 un deuxième parc vaccinogène est ouvert ; en 1898 c’est un bâtiment avec salles de bain et hydrothérapie qui est établi. De multiples constructions vont être érigées jusqu’en 1917.

En 1917 un Hôpital Complémentaire est édifié sur la commune de Talence, ville de la banlieue de Bordeaux . Cet hôpital était destiné à accueillir les malades et les blessés des forces armées des États Unis, qui combattaient en France. En 1919 le Service de Santé obtint qu’au départ des troupes américaines cette formation ne fût pas démolie, mais remise à l’armée française.

Ainsi il fut possible de desserrer l’hôpital Saint Nicolas qui était devenu trop surchargé. Les services chirurgicaux de l’hôpital Saint Nicolas vont être transférés sur l’hôpital de Talence. Dans cet Hôpital Complémentaire sera créé en 1920, sous l’influence de Robert Picqué, un service d’expertises médicales du personnel de l’aéronautique militaire et des candidats au service dans cette nouvelle arme, ce service est en quelque sorte le précurseur de nos Centres d’Expertise Médicale du Personnel Naviguant (CEMPN) actuels.

A la suite de cette réorganisation l’hôpital militaire de Bordeaux se trouva scindé en deux. Rapidement des difficultés de fonctionnement se manifestèrent du fait de cet écartèlement géographique. Par ailleurs le conseil municipal de Talence exerçait de fo rtes pressions pour que cet hôpital complémentaire quittât le centre ville au sein duquel il avait été bâti. Le 13 juillet 1927, la nécessité de construire un hôpital militaire régional à Bordeaux ou dans ses environs est arrêté par décision du ministérielle.

Durant ce temps l’Hôpital annexe du Bequet avait été progressivement désaffecté au cours des années 1920-1925, est dissous en 1926. Mais en 1927, devant les difficultés de gestion créées par la bipolarité de l’Hôpital militaire Saint-Nicolas et de l’hôpital complémentaire de Talence, il fut décidé la construction d’un Hôpital Militaire Régional à Bordeaux ; le site d’implantation choisi fut Villenave d’Ornon, sur le domaine de la chapelle du Bequet.

La Décision Ministérielle n° 25 162 2/H du 13 juillet 1927 prescrit donc la démolition des bâtiments existant sur le terrain de l’hôpital du Bequet et la reconstruction d’un hôpital militaire de 450 lits sur le même emplacement. Les travaux du nouvel hôpital de type pavillonnaire commencèrent en 1931 et se poursuivirent jusqu’en 1934 ; les anciens locaux disparates et insalubres furent démolis, seule la partie centrale de l’ancien château du domaine édifiée au XVIIIe siècle fut conservée pour servir de bâtiment administratif ; actuellement ce magnifique bâtiment abrite la Chefferie et certains services administratifs de l’hôpital. Son inauguration aura lieu le 1er juillet 1936, il prend alors le nom d’ “Hôpital Militaire Robert Picqué” en hommage au :

Médecin Colonel Robert PICQUÉ,

  • Officier de la Légion d’Honneur,
  • Professeur Agrégé du Val De Grâce,
  • Professeur d’Anatomie à la Faculté Mixte de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux,
  • Membre correspondant de la Société de Chirurgie de Paris,
  • Membre de dix Sociétés savantes,

décédé en service commandé le 1er juin 1927 à Marcheprime (entre Cazaux et Bordeaux) dans un accident d’avion au cours de l’évacuation d’une patiente. De 1936 à 1940 cet établissement va fonctionner comme hôpital régional.

Robert Picqué est né à Paris en 1877, et c’est dans la capitale qu’il va poursuivre ses études secondaires. En 1895 il entre à l’École du Service de Santé Militaire de Lyon. Il va séjourner dans la capitale des Gaules pendant un peu plus de quatre années, et il va y rencontrer bon nombre des maîtres de l’École lyonnaise, en particulier Jaboulay et l’illustre anatomiste Testut.

Devenu Docteur en Médecine en 1900, il rejoint l’École d’Application du Service de Santé Militaire à l’Hôpital d’Instruction du Val De Grâce, et après ce stage traditionnel, il est affecté dans une unité de la région parisienne à Versailles. Préparé à partir de 1904 par J. Toubert, professeur au Val De Grâce, il est brillamment reçu au concours de l’agrégation de Chirurgie en 1906. Durant cinq années Robert Picqué va assurer son enseignement, aussi bien au lit du malade, qu’en salle d’opération à l’Amphithéâtre ou à la table de dissection.

Photographie prise sur le terrain de Bordeaux-Mérignac en 1922. l’avion, un Farmann F.50, bi-moteur, qui équipait à cette époque les formations de bombardement a été transformé en avion sanitaire à la demande et après de multiples interventions du médecin commandant Robert Picqué (le 2ième sur la photographie en partant de la gauche). Basé à Cazaux le F.50 destiné à effectuer des évacuations sanitaires et pouvant transporter un blessé sur brancard accompagné d’un médecin et d’une infirmière était venu atterir à Bordeaux-Mérignac (pilote capitaine Boudillet en combinaison au centre) pour être présenté au médecin commandant Robert Picqué.

( de gauche à droite : un personnage non identifié, le médecin commandant Ro bert Picqué, le médecin capitaine Ferron, le capitaine Bonneau commandant-air de Bordeaux-Mérignac, le pilote capitaine Boudillet, et madame Ferron.

Puis il va bénéficier pendant deux ans d’un congé qu’il met à profit pour poursuivre des études en faculté des sciences et soutenir une thèse de doctorat es sciences en Sorbonne en 1913. La même année il passe avec succès le concours d’agrégation d’anatomie et d’embryologie des facultés de médecine. Ces titres acquis il est affecté à Bordeaux où il devient Agrégé dans la chaire d’anatomie ; il reprend concomitamment du service comme chirurgien à l’Hôpital Militaire Saint-Nicolas. En cette même année 1913, il publie un ouvrage qui retient l’attention : “Traité pratique d’anatomie chirurgicale et de médecine opératoire”.

Bien qu’ayant été déclaré inapte à faire campagne quelques temps auparavant, Robert Picqué obtient de partir pour le front dès les premiers jours du conflit de 1914-1918 ; il est placé à la tête d’une ambulance chirurgicale hippomobile. Durant toute la durée de la guerre il dirigera soit un Poste Chirurgical Avancé, soit une Ambulance Chirurgicale Avancée installés sous tente, dans des locaux de fortune, dans des maisons ou des châteaux. En toutes circonstances il est toujours demeuré fidèle à sa doctrine qui consiste à porter le plus près possible de la ligne de feu le secours chirurgical aux blessés. Il va s’illustrer sur de multiples sites du front : frontière belge, Lorraine, Argonne, Champagne, Verdun, Beaurieux, Verborie, … Il pratique une chirurgie d’extrême urgence entouré d’une équipe assez riche en moyens, ce qui lui permet de poser un diagnostic et de mettre en route une thérapeutique interventionnelle : examens radiologiques, analyse bactériologiques et chimiques, transfusion sanguine (avec Jambreau ; 800 cc au maximum). Grâce à une force d’âme peu commune, et en dépit de l’évolution d’une maladie invalidante qui le mine depuis plus de huit ans (il était atteint d’un tabès), Robert Picqué va résister physiquement aux fatigues de la guerre.

En 1919, il est de retour à Bordeaux, et est nommé Médecin chef de l’Hôpital Chirurgical Complémentaire de Talence ; en 1921, il est professeur d’anatomie à la faculté mixte de médecine et de pharmacie. Très rapidement, Robert Picqué va ajouté une nouvelle passion à ses tâches de praticien et à ses obligations d’enseignant : l’aviation sanitaire.

C’est Chassaing, médecin parlementaire mobilisé pendant la guerre qui, volant sur avion sanitaire de type Bréguet 14 en 1919, a créé l’aviation sanitaire ; Robert Picqué sera le pionnier de ce nouveau mode d’évacuation en métropole.

Avec l’appui des autorités médicales de la Direction du Service de Santé (7ième Direction), de la Direction de l’Aéronautique Militaire (12ième Direction) du Ministère de la Guerre, des généraux d’aviation (en particulier Félix Marie) et de monsieur Dumesnil, il va fonder le secours médical aérien dans les cinq départements qui constituaient à l’époque le territoire du 18ième Corps d’Armée (Charente Maritime, Gironde, Landes, Basses Pyrénées, Hautes Pyrénées). Robert Picqué devient “Officier observateur en avion” ; un carnet de vol lui est attribué, deux avions lui sont affectés, et u sous-officier pilote (Goegel) lui est attaché.

Pendant plusieurs années de nombreuses évacuations sanitaires aériennes sont organisées pour conduirent blessés et malades jusqu’à l’Hôpital de Talence (Robert Picqué a volé sur Bréguet, Farmann F. 50 et Hanriot). Le plus souvent, malgré ses nombreuses charges, Robert Picqué se rend lui-même au chevet des malades, et assure ensuite leur évacuation. Pour prouver, convaincre et faire comprendre l’utilité et l’avenir de l’évacuation sanitaire aérienne, il participe à de nombreux congrès, prononce de multiples discours, fait des exposés tant en Europe occidentale, qu’au Canada , et aux États Unis.

Une fois de plus en début d’après midi, le 1er juin 1927, il quitta Talence pour se rendre à Cazaux, à 80 kilomètres environ de Bordeaux. Il était appelé auprès de l’épouse d’un officier pilote de la base aérienne, qui souffrait d’un syndrome abdominal aigu ; après avoir posé le diagnostic de rupture de grossesse extra-utérine, Robert Picqué fit diriger cette jeune patiente sur son service de Talence pour qu’elle y soit opérée.

Trois avions quittèrent en fin d’après midi la base de Cazaux pour se diriger sur Bordeaux : l’avion sanitaire convoyant la malade, celui de son mari l’officier pilote et un troisième appareil fut emprunté par Robert Picqué. Les deux premiers avions se posèrent sans encombre à destination. L’appareil de Robert Picqué fut par contre surpris par le mauvais temps à mi-chemin entre Cazaux et Bordeaux, à la verticale de la Lande girondine, au dessus du village de Marcheprime. Puis survinrent des ennuis mécaniques, et un début d’incendie du moteur se déclara. Robert Picqué, installé en place avant du sortir de l’habitacle pour ne pas être brûlé. Alors que le pilote amorçait une descente pour se poser, Robert Picqué, qui était atteint d’une maladie neurologique chronique entraînant des troubles de la sensibilité des mains ne réussi pas à s’agripper à la carlingue, et tomba de l’avion. Le pilote pu se poser dans une clairière au Nord-Ouest de Marcheprime. Le corps de Robert Picqué fut retrouvé dans les bois et une modeste stèle est actuellement élevée au milieu des futaies à l’endroit ou ses restes furent recueillis.

A l’annonce de ce tragique accident un immense courant d’émotions parcourut la ville, la France et l’étranger. Des obsèques solennelles furent célébrées à Bordeaux, puis au Val de Grâce. Le 2 juin 1927 le ministre de la guerre Paul Painleve cita à l’ordre du corps d’armée “le savant remarquable … le chirurgien de grande valeur type accompli du médecin et du soldat … véritable apôtre de l’aviation sanitaire”. “Apôtre de l’aviation sanitaire”, le qualificatif est donc de Paul Painleve. Un jeune marin suivait le catafalque en portant sur un coussin les décorations du médecin-colonel Robert Picqué qui l’avait été sauvé quelques temps auparavant en l’opérant d’une plaie du cœur.

Prévue à l’origine à 450 lits, la capacité de l’hôpital va connaître des variations d’amplitude dues aux différents conflits de la fin du XXe siècle. De 1940 à 1944, les allemands occupent Bordeaux et l’hôpital, dint ils augmentent la capacité hospitalière par adjonction de dix baraques d’hospitalisation en bois, trois baraques à usage de magasin et surtout ils construisent un bloc opératoire enterré, protégé par une épaisseur de béton de trois mètres, et étanche aux gaz de combat ; ce bloc opératoire en “Blockhaus” ne sera jamais mis en service, il existe toujours. Concomitamment l’Hôpital Militaire Saint Nicolas est réactivé et ce jusqu’à la Libération le 23 août 1944.

  • En 1945 le service de santé des armées reprend possession des lieux, qu’il retrouve en bon état, mais qui sont vidés de leurs appareils techniques de radiologie et de chirurgie. Durant la campagne d’Indochine et les opérations d’Algérie, sa capacité sera passée à 1000 lits puis 1200 grâce à l’adjonction de constructions légères qui seront détruites en 1964. Jusqu’en 1973 sa capacité sera de 622 lits, puis elle passera à 540 lits au 1er octobre 1976. En 2004, après modernisation des services, l’hôpital offre aux patients 245 lits et places.
  • En 1960 l’hôpital prend le nom d’Hôpital Militaire d’Instruction Robert Picqué, et en 1966 il reçoit son appellation actuelle d’Hôpital d’Instruction des Armées Robert Picqué.
  • De 1956 à nos jours l’hôpital n’a pas cessé d’évoluer, de se transformer, de s’étendre (sa superficie actuelle est de 32 hectares) et de se moderniser au gré des nécessités des époques :
  • De 1961 à 1963 a été bâti le centre Lefebvre Roncier qui abritera le Bureau des Hospitalisations et Soins Externes (BHSE), avant d’être dévolu au service de l’informatique et aux fonctions de soutien administratif ; en 1992 sera installé dans ses sous-sols le Centre de Traitement des Blessés Radio-Contaminés (CTBRC) et le Centre d’Afflux Massif de Blessés. A la même période est érigé le Centre d’Instruction des Infirmières Militaires (CIIM) “Emilienne Robinet”, qui sera ultérieurement transformé en Centre de Formation des Aides Soignants Militaires (CFASM).
  • En 1985 l’HIA Robert Picqué reçoit son premier scanner.
  • En 1986 est construit un ensemble de restauration.
  • 1989 à 1990 voit la construction du centre des consultations multi-disciplinaires externes (CCE) “Etienne Montestruc”.
  • En 1993 est créé le “Service des Urgences”.
  • En 1995 est inauguré le Centre d’Instruction à la Chirurgie Arthroscopique.
  • 1996 voit l’installation de la première IRM.
  • Enfin de 2000 à 2001 est construit le centre médico-technique Henri Laborit, ensemble qui abrite l’Unité de Proximité d’Accueil de Traitement et d’Orientation des Urgences (UPATOU), le service de réanimation, les blocs opératoires multidisciplinaires, la stérilisation centrale et la fédération des laboratoires de biologie te de biochimie médicale.

De 1880 à nos jours, l’Hôpital d’Instruction des Armées Robert Picqué, au passé encore relativement récent, n’a donc eu de cesse d’évoluer en cherchant constamment, suivant ainsi la devise de celui dont il porte le nom, à aller “ toujours plus loin, toujours plus haut ”.

Médecin Chef des Services de Classe Normale Jean Paul GILLET

Source : http://urm33.devatom.net/node/23